Les colonisé(e)s / Sorry, I don’t (want to) speak French ?

Les colonisé(e)s

Patrick Lagacé, laPresse.ca, vendredi 21 mai 2010

Ce n’est pas une insulte que j’utilise à la légère. Mais dans le cas de la dame dont parle Émilie Dubreuil dans « Sorry, I don’t (want to) speak French ? », une chronique sur les francos qui n’exigent pas d’être servis en français et qui emmerdent ceux qui l’exigent, colonisée, c’est la seule étiquette qui convienne.

Sorry, I don’t (want to) speak French ?

ACTUALITÉS
Émilie Dubreuil, chroniqueuse, 9 avril 2010

Selon les calculs de l’attaché politique de l’ancien président de l’Union des artistes, d’ici 6 ans, il n’y aura plus, sur l’île de Montréal que 43 % de citoyens de langue maternelle française. Autre constat troublant, le rapport du porte-parole de l’opposition officielle en matière de langue, Esquisse du vrai visage du français au Québec, explique que l’anglais a un pouvoir d’attraction cinq fois plus élevé que le français auprès des immigrants

«What else is new ? », me disais-je en contemplant les champs de blé comme oubliés dans ces contrées banlieusardes. Donc, l’anglais plus attirant que le français pour les immigrants ? «Tell me something that I do not know ! Because I know that». Je le sais parce que j’ai régulièrement faim et l’épicerie où je fais mes provisions trois fois par semaine est un reflet de cette navrante statistique.

P.A, sur l’avenue du Parc, est une vitrine de l’immigration récente et moins récente. Elle appartient à des Grecs, ces Grecs qui ne récitaient pas le petit catéchisme, et que les Québécois catholiques ont donc envoyé dans des écoles protestantes (donc anglophones) à l’époque de leur arrivée. Résultat des courses : leurs enfants et leurs petits enfants parlent l’anglais. Pis, ils sont maintenant anglophones purement et simplement. Ma petite voisine ne parle pas un mot de grec, de français non plus. Son père travaille d’ailleurs à l’épicerie au coin de la rue. Avec ses collègues bouchers, ils se parlent en grec, mais avec les autres, l’anglais est la langue d’usage. Les employés de chez P.A viennent de partout et leur provenance reflète sans doute les vagues migratoires. Ces jours-ci, les caissières sont d’origine russe.

Lundi soir, après mon périple à Beloeil, j’étais pressée de rentrer, j’avais faim et l’impatience sur mon visage devait être visible. Amène, Tatiana dont la caisse était fermée a fait une exception pour moi. Souriante, elle m’a dit : «come here, it will be quicker » Je lui ai demandé de me parler en français et, sans problème, elle a changé de langue et m’a demandé 14, 98 $ avec un joli accent presque franchouillard. « Pourquoi ne vous adressez-vous pas tout de suite aux gens en français ? » lui ai-je demandé. « Parce que l’anglais c’est plus facile et, de toute façon, personne ne me demande jamais de m’exprimer en français. Je sais que la jeune russe arrivée au Québec il y a 8 mois à peine dit vrai. Car, chaque fois c’est la même chose. Chaque fois que je commets l’odieux d’exiger un service en français, ça soupire dans mon dos, ça chuchote : « qu’est-ce que ça peut bien faire ? » Le plus souvent, ce sont des francophones agacés par ma démarche.

Il y a quelques mois, une dame «pure laine Outremont» qui attendait derrière moi s’est même emportée acariâtre, agressive : « On n’a pas toute la journée, qu’est-ce que ça change qu’elle vous adresse la parole en anglais et même si tout le monde parle en anglais à Montréal, c’est rien qu’une langue et visiblement vous la comprenez, arrêtez donc vos niaiseries linguistiques espèce de raciste » J’étais médusée. Consternée. En quoi exiger un service en français est-il un geste politique ou raciste je vous le demande ? Et moi qui croyais que le complexe de colonisé appartenait aux années soixante ! Heureusement, la gérante, d’origine grecque est arrivée. Dans un français cassé, elle m’a demandé ce qui se passait. La cliente derrière moi lui a répondu dans un très mauvais anglais que j’essayais de forcer la caissière à parler le français ! (Quelle horreur, quelle torture !) Toujours dans son français cassé, la gérante a regardé la caissière sévèrement et lui a dit : « Pourtant, tu parles français très bien. C’est parce que tu es bilingue que nous t’avons engagée et quand une cliente nous donne son argent la moindre des politesses est de lui répondre dans sa langue ». « J’allais le faire » a dit la jeune ukrainienne contrite…« mais la dame derrière s’en est mêlée avant »

Lundi soir dernier, Tatiana m’a souhaité le bonsoir avant d’ajouter : « Sorry, it is not that I do not want to speak French but if you don’t ask me to I won’t… c’est pas encore un réflexe, il faut demander » Que faut-il donc pour que ça devienne un réflexe de le demander ? Un peu de confiance en soi ? De conscience qu’une responsabilité nous incombe puisque le premier quartier où s’installent les immigrants est déterminant dans leur choix linguistique ?Un brin de fierté ne serait sans doute pas de trop.

~~+~~

Serge Cantin :

« Au fond, disait Groulx, ce qu’une catégorie d’Anglais ne nous pardonne pas, c’est d’exister ». Il serait à peine exagéré d’ajouter que c’est aussi ce qu’une certaine catégorie des nôtres ne se pardonne pas… Et c’est d’abord ça être colonisé.

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