Il n’y a qu’un peuple fondateur

Il n’y a qu’un peuple fondateur

Christian Dufour

04/08/13

Extrait d’un résumé d’une série de conférences récemment présentées en Inde.
Le Devoir 2 juin 1999
(Texte intégral)

Oublions la réécriture de l’histoire par la rectitude politique

Il y a un siècle, le premier Canadien français à devenir premier ministre du Canada, Wilfrid Laurier, exhortait les Canadiens anglais de l’époque à se sentir moins membres de l’Empire britannique et davantage Canadiens, comme leurs compatriotes de langue française l’étaient déjà depuis la fin du XVIIe siècle. Cent ans plus tard, un nombre substantiel de Québécois voudraient faire du Québec un Etat indépendant alors que la majorité des francophones ne se sentent plus à l’aise dans le Canada d’aujourd’hui. Que s’est-il donc passé pour que les plus canadiens d’entre tous en soient venus à une telle attitude négative à l’endroit d’un pays qui fait l’envie de l’univers? Il est impossible de le comprendre si on se limite à la vision canadienne-anglaise qui circule souvent seule dans un pays comme l’Inde, sans tenir compte du fait qu’il existe aussi un autre point de vue, profondément ancré dans l’histoire du Canada: la vision du pays spécifique aux Canadiens de langue française.

Contre la réécriture de l’histoire

Le premier élément de cette vision, largement ignoré à l’étranger et de plus en plus au Canada même, est sans doute le plus fondamental. En ce qui a trait à la construction de l’identité canadienne, les Québécois francophones sont les premiers Canadiens. Oublions un instant la réécriture de l’histoire par la rectitude politique à la mode. Sur le plan identitaire, il n’y a pas trois ou même deux peuples fondateurs au Canada: il n’y en a qu’un, constitué des ancêtres des francophones québécois d’aujourd’hui, les seuls qui s’appellent Canadiens depuis un siècle lorsque survient la Conquête britannique de 1763. Ils cohabitent alors avec les premiers occupants du territoire, les Amérindiens, à qui il ne viendrait jamais l’idée de s’appeler Canadiens car le processus de canadianisation de leur identité ne commencera qu’au milieu du XXe siècle. Aux Canadiens se joignent par ailleurs en 1763 des Britanniques qui mettront, eux, un peu plus d’un siècle à se sentir Canadiens, à la fin du XIXe siècle, à l’époque de Wilfrid Laurier.

Par rapport à l’identité canadienne, l’identité québécoise n’est donc pas quelque chose de postérieur ou de périphérique, comme l’Ecosse par rapport à la Grande-Bretagne ou la Slovaquie par rapport à l’ancienne Tchécoslovaquie. Sous ses allures canadiennes-françaises depuis 1840 et québécoises depuis 1960, l’identité des francophones québécois reste à beaucoup d’égards l’identité canadienne de base sur le plan historique. Sans ce deuil à faire d’une identité canadienne qu’ils ont mise au monde, il est impossible de comprendre la profonde ambivalence des francophones québécois, leur grande réticence à quitter un pays auquel ils demeurent attachés même quand il les marginalise de plus en plus clairement en son sein […].

Une conception dualiste du pays

Deuxième point important pour comprendre l’aliénation grandissante des Québécois francophones au sein du Canada: historiquement les Canadiens français ont considéré le Canada moderne issu de la Confédération de 1867 comme un pacte entre deux peuples que leurs représentants, en tout premier lieu George-Etienne Cartier, avaient librement convenu en leur nom avec le Canada anglais et que l’on ne pouvait changer sans leur assentiment. Une partie importante de cette entente avait trait à l’adoption d’un système fédéral de gouvernement au lieu du régime unitaire qu’auraient préféré beaucoup de Canadiens anglais, entre autres celui qui allait devenir le premier premier ministre du Canada, John A Macdonald. Sans avoir été vraiment acceptée par le reste du Canada, cette conception dualiste du pays fut celle de l’immense majorité des Canadiens français jusqu’en 1982.

[…] Cette conception fut abandonnée sans l’accord du gouvernement québécois, le seul contrôlé par une majorité de francophones. En 1982, on modifia en profondeur la Constitution canadienne pour mettre l’accent sur des éléments qui marginalisaient la province française au sein du Canada: multiculturalisme, droits des autochtones et des minorités linguistiques, droits des individus, égalité des provinces. Quelques années plus tard, s’appuyant sur les bénéficiaires des changements de 1982, entre autres les francophones hors Québec et les Amérindiens, le Canada anglais ne donna pas suite à l’accord du lac Meech, convenu entre les premiers ministres du pays et prévoyant l’acceptation par le Québec de la nouvelle Constitution en retour de la reconnaissance d’un minimum de dualité politique et institutionnelle: le Québec constituait une société distincte au sein du Canada. Ce rejet déclencha la crise Canada-Québec […].

Des conditions idéales

L’Accord du lac Meech avait été convenu dans des conditions idéales, alors que le gouvernement québécois était fédéraliste, le gouvernement fédéral ouvert à la spécificité québécoise, alors que l’on était aussi dans une période de prospérité incitant à la générosité et à l’ouverture. Force fut de reconnaître que le système canadien était devenu substantiellement biaisé contre la majorité francophone québécoise et ses préoccupations spécifiques, ces dernières marginalisées comme jamais auparavant dans l’histoire du Canada. Ce sont ces éléments qui expliquent pourquoi 49,5% des Québécois, y compris une nette majorité de francophones, votèrent OUI au référendum de 1995 à une proposition de faire du Québec un Etat souverain, après présentation d’une offre de partenariat économique et politique au Canada. Cela constituait en partie une réaction au fait que le Canada nie systématiquement que la différence collective québécoise a des conséquences politiques.

[…] Les indépendantistes québécois sous-estiment le caractère menaçant d’un projet politique qui séparerait en deux un Canada déjà très américanisé et désormais exclusivement anglophone, dont l’absorption par les Etats-Unis deviendrait à terme probable. Leurs deux référendums perdus, de même que l’affaiblissement qui en est résulté pour le Québec, ont fait ressortir un certain manque de réalisme des nationalistes québécois quant à la nature de l’identité québécoise et la dynamique Québec-Canada en général.

L’évolution des choses depuis un an incite les deux parties à davantage de pragmatisme. A la surprise générale, dans une décision sur le droit du Québec à déclarer unilatéralement sa souveraineté, la Cour suprême du Canada a rappelé aux Canadiens la légitimité historique de la démarche québécoise et la bonne foi dont il fallait faire preuve à son égard. Par ailleurs, les résultats des dernières élections québécoises ont reconduit les souverainistes au pouvoir tout en leur accordant moins de voix qu’à leurs adversaires libéraux. Cela les oblige à être davantage réalistes, moins prisonniers de leur rêve d’indépendance. Le climat général apparaît plus sain; nous ne sommes définitivement pas en Yougoslavie, ni en Irlande, ni au Cachemire.

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