Le 400e – De la commémoration au détournement de l’histoire

Opinion, Le Devoir, Édition du jeudi 10 juillet 2008

Michel De Waele, Professeur au département d’histoire et vice-doyen à la faculté des lettres de l’université Laval

La poussière commence tranquillement à tomber sur le 3 juillet 2008, date anniversaire de l’arrivée de Samuel de Champlain sur les lieux qui allaient devenir Québec. Le succès populaire du spectacle Rencontres a fait oublier la pluie qui s’est abattue sur les dignitaires réunis afin de participer à la commémoration et a presque réussi à balayer les messages politiques que les représentants des gouvernements français, québécois et canadien ont voulu transmettre — ou ont oublié de présenter — dans le cadre de cette journée.

Passons outre à l’«imprudence» de François Fillon qui a osé rappeler le passage québécois de Charles de Gaulle et évoquer un pays québécois. Il s’est prudemment replié sur un terrain plus neutre dès le lendemain. Les silences du premier ministre Jean Charest, qui s’est contenté d’aborder le personnage de Champlain, ne resteront sûrement pas dans les mémoires collectives. Par contre, il faut revenir sur la réécriture subtile de l’histoire suggérée par le gouvernement fédéral, une réécriture qui peut avoir des incidences majeures sur la vie politique canadienne future.

Débuts du Canada

Disons tout d’abord qu’il n’y a rien de surprenant à voir le gouvernement fédéral s’investir dans les célébrations entourant le 400e anniversaire de Québec. Ici et ailleurs, toute action commémorative comme celle que nous vivons cette année, mais aussi les différentes fêtes nationales, l’érection de monuments, la production d’oeuvres artistiques comme des tableaux, des poèmes ou autres sculptures, sert à une communauté donnée à se définir dans le monde contemporain en se servant de symboles passés.

À ce titre, 2008 offre à la communauté canadienne une occasion rêvée de présenter l’arrivée de Champlain à Québec comme les débuts du Canada. Par ailleurs, les personnes s’identifiant davantage à la communauté québécoise sont tout aussi en droit de se servir de la présente commémoration pour défendre ce qu’ils considèrent être leur identité.

Étant historien, cette utilisation de l’histoire, même si je la comprends rationnellement, m’interpelle, car elle amène à analyser les événements passés à partir d’un point de vue uniquement contemporain. Les voyages de Champlain sont ainsi considérés à partir de l’identité que nous nous donnons aujourd’hui, une identité, qu’elle soit canadienne ou québécoise, à laquelle Champlain et son commanditaire, Henri IV, étaient bien loin de penser. Tous deux étaient davantage intéressés par la recherche d’une voie de communication vers la Chine que par la création du Canada contemporain ou la survie du fait français en Amérique.

Histoire simplifiée

Plus important encore, l’on assiste actuellement à une simplification de l’histoire à des fins politiques qui amène à dénaturer complètement notre passé collectif. Mon propos n’est pas de m’engager dans une discussion sur le sens à donner aux événements s’étant déroulés lors de la guerre de Sept Ans. Il s’agit d’un conflit complexe, un des premiers conflits que l’on puisse qualifier de mondial, puisque, entre 1756 et 1763, des batailles ont eu lieu sur différents continents et qu’elles ont mis en cause différentes populations vivant aux quatre coins de la planète — pensons ici aux Amérindiens, ou aux différents peuples vivant dans le sous-continent indien.

La France n’a pas perdu sa colonie d’Amérique du Nord aux lendemains de la bataille des plaines d’Abraham, mais bien lors de la signature du traité de Paris en 1763. Mais le fait demeure: la colonie a changé de mains, et cet événement est absolument fondateur pour les communautés canadienne et québécoise, bien plus d’ailleurs que l’arrivée de Champlain dans le Saint-Laurent.

Détournement d’histoire

Affirmer, dès lors, comme l’ont fait à maintes reprises le premier ministre Stephen Harper et la gouverneure générale Michaëlle Jean, que Champlain a été le premier d’une longue série de gouverneurs du Canada — et que Mme Jean ainsi lui succède — constitue un détournement majeur de l’histoire, qu’elle soit canadienne ou québécoise. Ce raccourci historique tend à oblitérer les changements fondamentaux survenus dans la colonie entre 1756 et 1763, changements qui avaient commencé à se dessiner lors de la guerre de succession d’Espagne de 1701-1713, qui s’était terminée par le traité d’Utrecht par lequel la France cède à l’Angleterre certaines parties importantes de ses possessions nord-américaines.

Cette nouvelle version de l’histoire empêche de comprendre la dynamique même des relations entre nationalistes canadiens et québécois, qui constitue une des caractéristiques majeures de la vie canadienne contemporaine.

Nier cette rupture, ou la passer sous silence, empêche toute démarche interprétative des divisions qui existent aujourd’hui au Canada et ne permet pas d’asseoir une entente future entre ce que l’on appelait jadis les deux peuples fondateurs, puisque que l’on passe par-dessus le fait diviseur originel. Alors que nous nous approchons tranquillement du 250e anniversaire de la bataille des plaines d’Abraham, la conception que se fait de l’histoire le gouvernement fédéral mérite que l’on s’y attarde et mérite d’être dénoncée.

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