Quatre siècles à célébrer !
Par Jacques Lacoursière, historien et porte-parole de la Fête nationale du Québec
L’année 2008 se déroule sous l’angle de la fondation de la ville de Québec, le 3 juillet 1608. Mais fait tout aussi important, sinon plus, 2008 marque quatre siècles d’une présence francophone continue en Amérique du Nord. Depuis le jour où Samuel de Champlain débarqua à Québec en ce début de juillet, il y a toujours eu en terre nord-américaine des personnes qui parlaient la langue française.
Et ce, même lorsque la ville est passée aux mains des Anglais, de 1629 à 1632. 2008, c’est donc quatre siècles d’apprivoisement, d’occupation et de développement de ce territoire. Enfin, 2008 c’est également quatre siècles de formation et d’affirmation de la nation québécoise.
Quatre siècles d’apprivoisement et d’occupation du territoire
Samuel de Champlain, tout comme son prédécesseur Jacques Cartier, cherchait le chemin pour se rendre en Asie, le continent des épices. En 1609, grâce à l’aide des Hurons et des Algonquins, il remonte le fleuve Saint-Laurent, puis la rivière Richelieu et arrive à un lac imposant auquel il laisse son nom. Il faut noter que l’exploration du territoire et la traite des fourrures n’ont été possibles que grâce à l’intervention constante des autochtones. Ces derniers savaient, depuis des millénaires, comment survivre en forêt, comment se déplacer facilement sur les lacs et les cours d’eau. Le fondateur de Québec sera à même d’apprécier l’importance des Indiens lorsqu’il hivernera au pays des Hurons, au lac du même nom.
Parmi les autres explorateurs français ou canadiens, signalons Jean Nicollet de Belleborne. Il sera « le premier Blanc à explorer la région du Nord-Ouest américain actuel ». Louis Jolliet et Jacques Marquette se rendront jusqu’aux sources du Mississipi, surnommé alors le « Père des Eaux », puis. ce sera René-Robert Cavelier de La Salle qui en atteindra le delta. D’autres explorateurs, en canot et à pied, iront jusqu’à la baie d’Hudson. Plus tard, des membres de la famille La Vérendrye iront faire le commerce des fourrures jusqu’aux Rocheuses.
Les grands mouvements d’exploration se termineront au début du XIXe siècle. Entre temps, la vallée du Saint-Laurent se couvrira de villages reliés au système seigneurial. À la fin des années 1830, des colons iront s’établir au Saguenay, puis au lac Saint-Jean. Une ou deux décennies plus tard, ce sera l’arrière-pays qui s’ouvrira à la colonisation. Sans oublier que depuis les années 1780, des Loyalistes américains, qui veulent demeurer sous la couronne britannique, choisissent la région de l’Estrie pour nouvelle « patrie », échappant ainsi au régime seigneurial. Ce sera le début des « townships » ou des cantons. Il faudra attendre les années 1920, surtout lors de la Grande Crise, pour que l’on assiste à la fondation de villages en Abitibi et au Témiscamingue.
La population qui occupera le territoire sera de plus en plus diversifiée. Les premiers arrivants seront presque exclusivement d’origine française. Mais rapidement, celles et ceux qui ont décidé de faire de la Nouvelle-France leur terre d’élection cesseront de se dénommer « Français » pour s’appeler « Canadiens », oubliant sans doute que le nom « Canadiens » était porté par les Indiens qui vivaient dans la région de Québec à l’époque de Jacques Cartier. À partir des années 1670, plusieurs se qualifiaient déjà de Canadiens ! En 1720, le Jésuite Francois-Xavier de Charlebois parlera des « Créoles du Canada ». Il faut se rappeler qu’à cette époque, on appelle « Créoles » les Français nés dans les colonies. Pour le religieux-historien, les Canadiens, tels qu’il les a vus, ne sont plus Français, mais ils sont francophones. « Je ne sais pas, écrit-il, si je dois mettre parmi les défauts de nos Canadiens la bonne opinion qu’ils ont d’eux-mêmes. Il est certain du moins qu’elle leur inspire une confiance qui leur fait entreprendre et exécuter ce qui ne paraîtrait pas possible à beaucoup d’autres. Il faut convenir d’ailleurs qu’ils ont d’excellentes qualités. Nous n’avons pas dans le royaume de province où le sang soit communément si beau, la taille plus avantageuse et le corps mieux proportionné. » En 1758, pour le chevalier de Bougainville, les Canadiens ne sont vraiment plus des Français : « Les Canadiens et les Français, affirme-t-il, quoiqu’ayant la même origine, les mêmes intérêts, les mêmes principes de religion et de gouvernement, un danger pressant devant les yeux, ne peuvent s’accorder. Il semble que ce soit deux corps qui ne peuvent s’amalgamer. […] Il semble que nous soyons d’une nation différente, ennemie même. »
La cession définitive de la Nouvelle-France à l’Angleterre, à la suite du Traité de Paris en 1763, ne signifie pas que les anglophones vont se précipiter sur la nouvelle colonie. Il faudra attendre l’arrivée des Loyalistes. Puis, à partir des années 1820, des dizaines de milliers d’immigrants d’origine irlandaise débarqueront à Québec, avant de prendre, pour plusieurs d’entre eux, la direction de Montréal ou du Haut-Canada, c’est-à-dire l’Ontario.
Quatre siècles d’exploitation du territoire québécois
Si, au XVIIe siècle, la pêche et la traite des fourrures étaient les deux principales activités économiques, au siècle suivant, on commence à exploiter le minerai de fer, surtout aux Forges du Saint-Maurice, situées non loin de la ville de Trois-Rivières. Au début du XIXe siècle, à la suite du Blocus continental décrété par l’empereur Napoléon, la Grande-Bretagne se tourne vers sa colonie nord-américaine pour s’approvisionner en bois, lequel est nécessaire pour la construction navale. L’agriculture prend aussi de l’importance. De plus en plus de personnes quittent les campagnes pour aller s’établir en ville, surtout à Montréal. L’industrialisation occupe un nombre accru d’ouvriers. C’est en quelque sorte l’âge d’or de la construction ferroviaire. Au siècle dernier, l’industrie et le commerce se diversifient de plus en plus. La Deuxième Guerre mondiale fera presque disparaître le chômage engendré par la Grande Crise. Le retour à la paix permettra à une nouvelle génération de profiter des sommes accumulées lors du conflit.
Au début des années 1970, nous avons vu naître en Gaspésie l’Opération « Dignité ». Depuis, des prises de conscience d’une trop grande dépendance face à des matières premières ont amené quelques régions à diversifier leur économie. Chose intéressante à noter : de plus en plus de jeunes dont les parents avaient quitté le milieu rural y retournent à leur tour. Il est vrai que certains coins du Québec ont vu leur population diminuer de façon quasi catastrophique. Sans retourner à la fermeture de villages qui ont marqué les années 1970, les retours à la campagne permettront de stabiliser la situation.
Depuis quelques décennies, la mondialisation n’a pas été sans créer des problèmes dans certains secteurs de l’industrie québécoise. Toutes les régions n’ont pas été touchées avec la même intensité, mais les Québécoises et les Québécois ont appris, au cours des siècles, à faire face aux défis de l’économie.
Quatre siècles de formation et d’affirmation de la nation québécoise
Comme on l’a vu précédemment, celles et ceux qui ont fait de la vallée du Saint-Laurent leur nouvelle patrie se distinguent assez rapidement des Français de passage. Marie de l’Incarnation écrira à son fils Claude : « On fait plus facilement un Sauvage avec un Français qu’un Français avec un Sauvage! » Le père de Charlevoix indique bien les traits de caractère particuliers à ceux qu’il dénomme « les Créoles du Canada ». Le 1er mai 1810, le gouverneur anglais James Craig souligne que les Canadiens ─ entendons les Canadiens français ─, se considèrent de plus en plus comme une nation : « Leurs habitudes, leur langue et leur religion, écrit-il, sont restées aussi différentes des nôtres qu’avant la conquête. En vérité, il semble que ce soit leur désir d’être considérés comme formant une nation séparée. La Nation canadienne est leur expression constante et quant à cette considération qu’ils ont été jusqu’à présent de paisibles et fidèles sujets, il suffit de faire remarquer à cet égard qu’il ne s’est produit aucun événement pour les encourager à se montrer autrement. » Les événements qui se déroulent en Amérique latine et en Europe dans les années 1820-1830 sont sans doute ceux appréhendés par Craig. On assiste alors à la libération de l’Amérique latine de l’emprise espagnole et portugaise. Plusieurs pays d’Europe sont aux prises avec des révolutions. La Grèce et la Belgique obtiennent leur indépendance. La France connaît ses « Trois Glorieuses », l’Italie toujours sous le joug de l’autorité temporelle des papes secoue celui-ci. Les Canadas n’échappent pas au mouvement de libération des peuples. Si le peuple est souverain, pourquoi celui du Bas-Canada ne le serait-il pas lui aussi ? Le 28 février 1838, Robert Nelson proclame l’indépendance de la République du Bas-Canada. Il s’agira maintenant de la conquérir, vu que les Patriotes ont adopté la même marche qu’avaient suivie les Treize Colonies américaines. Il faut se rappeler que le nouveau pays tel qu’imaginé par ceux-ci était un pays bilingue. L’article 18 de la déclaration d’indépendance prévoyait qu’il y aurait deux langues officielles, le français et l’anglais.
Si au Québec la langue française s’est appauvrie au cours du XIXe siècle et au cours de la moitié du siècle suivant, il y a quand même eu une prise de conscience de la nécessité de lui redonner la richesse et la qualité dont elle faisait montre à l’époque de la Nouvelle-France. Des mouvements se sont formés pour la surveiller. C’était l’époque où l’on affirmait que « la langue est la gardienne de la foi » et que « la foi est la gardienne de la langue ». La « Révolution tranquille » a sonné le réveil dans plusieurs domaines, dont celui de la langue, mais il faut attendre l’adoption de la loi 101, dénommée « La Charte de la langue française », en 1977, pour qu’elle prenne la place qui lui sera désormais réservée. Même si la Cour suprême du Canada en a amputé quelques parties, la Charte continue à avoir des effets bénéfiques. Celles et ceux que l’on appelle « les enfants de la loi 101 » en sont la preuve vivante.
Au-delà de la reconnaissance « théorique » et « politique » du concept de nation québécoise, il faudra que le tout se manifeste à travers la vie quotidienne. Pour plusieurs, la langue est et demeure la base de l’identité, en particulier de l’identité québécoise. En plus de la langue, il y a les us et coutumes, il y a la culture. Une chose est certaine : il ne faut pas oublier les « quatre siècles de la présence francophone en Amérique du Nord », une présence qui s’est enrichie de l’apport des centaines de milliers de nouveaux Québécois et Québécoises…
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