Les francophones d’Amérique : une communauté de destins

Une merveilleuse conférence de Serge Bouchard faite d’histoire, de science, de passion, d’identité ainsi que d’amour.
Version vidéo :
Texte intégral (reproduit ici) :
http://www.aqpf.qc.ca/contentDocuments/conference-serge-bouchard.pdf

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Les francophones d’Amérique : une communauté de destins …

CONFÉRENCE DE SERGE BOUCHARD

PRÉSENTÉE À QUÉBEC

LUNDI 28 MAI 2012

LES FRANCOPHONES D’AMÉRIQUE : UNE COMMUNAUTÉ DE DESTINS

Je nous remercie d’être là, d’être tous là, réunis comme pour prendre une belle, une grande photo de famille.

Car au-delà des distances et de nos différences, par-delà les statistiques et les nombres, nous vibrons d’une même appartenance : nous sommes originaux, nous sommes francophones. Sous l’angle de la culture populaire dominante, parler la langue française dans notre vie de tous les jours, ici, en Amérique du Nord, ici au Canada, tiendrait du phénomène : nous ferions partie de la classe des curiosités de l’histoire, une anomalie vouée à se normaliser… L’Amérique du Nord est anglophone et américanophone, elle est hispanophone, mais quelle est donc cette racine francophone qui résiste avec vigueur sur ce continent ?

La racine est ancienne, elle a couru partout l’immensité des terres américaines ; cette langue française fut souvent la première langue européenne apprise par les Amérindiens. On s’en rappelle au pays des Dénés et des Sioux, on s’en souvient partout, du Colorado jusqu’au Yukon, de la Californie jusqu’à Terre-Neuve. Les noms des lieux, les noms des familles, tout demeure ; les traces se conservent, les souvenirs persistent. Il n’est d’endroit au Canada qui ne possède sa fibre historique francophone. Je parle bien sûr de ces communautés fortes, originales : les Acadiens, les Fransaskois, les Franco-Manitobains, les Franco-Ontariens et toutes ces versions de nous. Certes le Québec mène la marche, qui fut le berceau et la source, avec l’Acadie. Mais redisons-le, ce n’est plus une question de statistiques et de nombres. Où que nous soyons, nous sommes. Et les États-Unis ne sont pas étrangers à cette épopée : des millions de francophones n’ont-ils pas contribué à des dimensions importantes de l’histoire de nos voisins du sud ?

Souvenons-nous : à partir de 1770, des milliers de Canadiens français ont quitté la vallée du Saint-Laurent pour aller aux aventures du Grand Ouest américain et canadien. Oui, de 1770 à 1900, ils ont laissé leurs traces, des noms de lieux, des clans familiaux métis, des patronymes francophones, des histoires extraordinaires dans les montagnes et les vallées, dans les rivières et dans les plaines, dans les épinettes du Nord et sous le ciel immense des prairies. En Amérique, en sus des langues amérindiennes, la belle nature a entendu parler français avant d’entendre les sons de la langue anglaise. Les Ménard, Picotte, Laflèche, Pelletier, Laframboise, Dorion, Gariépy, Carbonneau, Nolin, Tourond, Bourque, Duchesneau, Dumont, Beaulieu, Janis, Lussier, Gervais, Mercier, Ouimet, la liste est remarquable qui nous amène de Saint-Louis jusqu’en Californie, de l’Oregon jusqu’au lac Athabasca, au lac des Esclaves et au fleuve Yukon.

Cette grande aventure de la langue française en Amérique s’est réalisée sur fond de toile amérindien. Nous le disions, les peuples athapascan dénés s’en rappellent encore aujourd’hui, mais encore, l’affaire est plus grande, elle dépasse l’entendement ordinaire. Les Lakotas, communément appelés les Sioux, ont une mémoire canadienne-française marquante. Les Osages du Missouri ont longtemps exigé de négocier en français canadien avec le gouvernement de Washington, beaucoup de leurs chefs étaient des métis francophones. Dès lors, que dire des Algonquiens, des Sauteux-Ojibways, des Cris de l’Ouest, des Illinois, des Pawnees, des Shawnees, des Potaouatomis, des Menominis ? S’il est une grande tradition métisse en Amérique du Nord, souvenons-nous, elle fut franco-amérindienne.

Nous parlons français, que voulez-vous, nous parlons français. La diversité de nos parlures s’ajoute à la somme de nos allures. Cela se reconnaît. Nous avons des airs de famille, des albums qui se ressemblent et nous rassemblent. Mais par où commencer ? Vivre en français au Québec nous fait trop souvent oublier ce fabuleux destin de ceux et celles qui sont venus avant nous et qui ont fait souche partout ; nous ne savons plus les mythes, les mystères et jusqu’aux secrets de famille liés à cette saga, celle d’un peuple qui embrassa l’immensité, qui traversa le continent et les cultures du continent, finissant par se mettre très souvent à risque pour s’être trop éparpillé. Il y a bien des façons d’envisager cette formidable course. Il est probable que la reconnaissance positive sera toujours la meilleure approche, une reconnaissance qui pourrait mieux nous étonner, nous rassurer quant à la valeur collective de la francophonie à l’échelle continentale. La réunion de nos aventures en vaut la peine lorsqu’il s’agit de prendre une meilleure évaluation de notre identité. Qui sommes-nous, en fin de compte ? Il semble que le chemin des retrouvailles soit un pèlerinage perpétuel. Alors, célébrons ensemble la grandeur du voyage. Et sur la terre d’Amérique, si nous n’avons jamais eu le nombre, reconnaissons que nous avons eu le pas et la manière. Reconnaissons avec un bel orgueil que nous avons marqué des points. Oui, reconnaissons-le : nos enracinements méritent mémoires et récits.

Cela a commencé au temps de la première Acadie. Le jeune Charles de Biencourt et son ami Charles de La Tour sont devenus Micmacs, tout en demeurant Français. Ils inauguraient une manière : aimer la terre, aimer les gens, aimer assez pour tout apprendre des gens de cette terre et de la terre de ces gens. Micmacs et Acadiens furent de grands amis. Dans l’adversité, devant les brutalités britanniques, ils se sont entraidés. Pendant une période de cent soixante ans, jusqu’à la Conquête, les Micmacs sont restés fidèles à la partie française et acadienne du long conflit nord-américain. Il y a de l’Acadien dans le Micmac et du Micmac dans l’Acadien. Gens de mer et gens de terre, qui sont des phares de résilience, avec leurs langues propres, deux langues fondatrices d’une grande Acadie, auxquelles l’anglais doit tous les respects. Petitcodiac signifie en micmac «petite rivière sinueuse» et Richibouctou veut dire «grand feu». Et tout cela veut dire : n’oublie pas tes traces. Garde ton accent d’écume et sois fier de ton grain de brume, l’Acadie française est au sommet de la légende américaine, toute faite de pirateries, de découvertes, de tragédies et de relèvements. Exposée aux misères de l’histoire, elle est là qui dit, qui chante, et son chant est résistance.

Et l’aventure se poursuit dans la vallée du Saint-Laurent jusqu’aux Grands Lacs. Nicolas Marsolet, Étienne Brûlé, Nicolas Perrot, Louis Jolliet et les autres coureurs, découvreurs, grands parleurs prolongèrent la tradition de l’Acadie : oui, ils parlaient avec grandeur le montagnais, l’algonquin, l’iroquois et le huron. Ils vivaient en partie la vie même de ces peuples et, c’est le cas de le dire, c’est l’aviron qui nous mène et qui nous mène, c’est l’aviron qui nous mène dans le haut pays des plus belles femmes du monde, les Sauteuses des Grands Lacs et les Mandanes du Dakota. Cela fit de beaux enfants. Le vieux français devenait canadien et métis, une langue de voyage, d’exploration, de transgression et de passage. Par le détour de ses Grands Lacs, l’Ontario a une histoire francophone ancienne et profonde. Le sault Sainte-Marie était vraiment un sault franco-sauteux, les eaux blanches coulaient en algonquien et en français. C’était au temps de Michillimakinak, entendez «grosse tortue». Il y avait encore Kaministikouia, au fond du lac Supérieur, où la langue canadienne-française se faisait belle dans les chansons des voyageurs.

Et cette langue des grands espaces passa à Détroit, à Chicago, à Saint-Louis, à Kansas City, à Saint- Paul au Minnesota, à la Butte des Morts au Wisconsin, à la Baie Verte, elle passa au lac à la Pluie et au lac des Bois, à Pembina, à la rivière Rouge, à la rivière Qu’appelle, à la Saskatchewan jusqu’à Le Pas, jusqu’à Saint-Albert, au lac Froid, à Fort-des-Prairies et au lac La Biche. On la retrouve encore dans le nord du futur Alberta, elle est vivante la mémoire des Bourque, des Duchesneau, des Dumont et des Roy, ceux-là qui se mariaient en 1900 avec les Laboucane, Ladéroute, Ladébauche, Lafournaise, Labouteille, Lafierté, Lafantaisie et autres Métis notoires. Le nouveau monde appelle de nouveaux noms, surnoms dérisoires et amusants qui manifestent le bel élan de l’épopée ! Ils ont été voyageurs, coureurs des bois et des plaines, mais ils furent plus encore. Ils étaient des colons déjà, à Mékinak et à l’Arbre Croche du Michigan, ils étaient colons à la rivière Rouge, premiers cultivateurs dans le grand Oregon, dans la vallée de la Willamette, et ils étaient colons, Amérindiens et Canadiens ensemble en Alberta et dans le nord de la Saskatchewan, avec des maisons qui ressemblaient à celles des premiers colons du Québec.

Quelle histoire ! Nous sommes les enfants du pays, mais lequel ? Celui de Marie-Anne Gaboury, la fille de Maskinongé, la ménagère du curé, devenue légende de l’Ouest, mère des Prairies canadiennes, grand-mère de Louis Riel ? Celui de Juneau qui fut à Milwaukee, de Beaubien à Chicago, de Baby à Détroit, de Robidoux à Kansas City, de Boucher à Nashville, de Paradis à Racine ? Sommes-nous de Saint-Louis ? Et je ne dis rien du Minnesota, de son étoile du Nord. Cela s’ajoute à une histoire des Canadiens français qui est à proprement parler renversante. Cependant, ces histoires du Québec, de l’Acadie, du nord de l’Ontario, du Manitoba et d’ailleurs, savons-nous les dire dans le détail de leur étonnante résilience et de leur admirable survie ? Qui se souvient de l’Assiniboia, du Manitoba de Riel, de la Saskatchewan de Batoche et de Gabriel Dumont, de l’Alberta du père Lacombe ?

Il est vrai que cette histoire est difficile à raconter. Car une histoire que nous ne racontons jamais finit inévitablement par se disperser comme poussière dans les dédales de l’oubli. Aujourd’hui, le devoir et la passion nous poussent à rassembler les morceaux, à retrouver les pièces, à refaire patiemment le casse-tête de notre portrait de famille déchiré. L’anthropologue travaille beaucoup dans l’espace lointain et dans la profondeur du temps. Le point de vue de Sirius est bien utile quand il s’agit de mesurer l’identité culturelle d’un monde, surtout d’un monde postmoderne qui partage l’amnésie ambiante des sociétés de divertissement. Mais l’anthropologie n’est qu’une approche parmi d’autres. Il y a la langue vue par les linguistes, la langue revue par les artistes, il y a l’Histoire et les histoires, il y a le passé, le présent, le futur qui tournoient tous ensemble dans la ronde de nos appartenances. Il y a, par-dessus tout, la part de bonne volonté, le cours puissant de notre profonde espérance.

Lorsque les documents me racontent l’histoire des Lespérance qui firent souche dans le Nouveau-Mexique, tout juste à côté d’un village nommé Truth or Consequences, je m’interroge. Nous pourrions bien nous en amuser, rire un peu, passer à autre chose, ne retenant de l’improbable anecdote que son côté bizarre et particulier. Cependant, il demeure possible d’aller en sens inverse : prendre la chose comme un indice, suivre la piste et ouvrir une enquête. Qui est ce Lespérance, qui devint un riche commerçant de pins ponderosa au Nouveau-Mexique vers 1830, s’installant à demeure et créant une lignée qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui ? Pierre Lespérance était un Canadien de Montréal. Il parlait sa langue maternelle, bien sûr, la langue canadienne qualifiée alors, par certains observateurs franco-français un tantinet méprisants, de patois créole. Par ailleurs, notre homme était polyglotte. Il parlait l’algonquin, ce qui était l’usage parmi les coureurs d’espace francophones, et il connaissait certainement le sioux, ce qui n’est pas rien ! Avait-il aussi appris l’apache, le ute ou le comanche ? Chose certaine, il a fini par adopter la langue espagnole mexicaine ! Notons un fait étonnant : rien n’est dit sur son anglais, une langue dont il aurait probablement pu se passer pour mener le train de sa vie à l’époque. Beaucoup d’hommes de la piste, canadiens des montagnes, vécurent aux États-Unis sans jamais apprendre l’anglais, une langue qui n’était pas d’une grande utilité à l’ouest du Mississipi avant 1840. Oui, il s’appelait Lespérance, il était l’ami du Canadien Jacques Laramée, celui-là même qui fut tué par les Arapahoes dans le Wyoming vers 1820. D’ailleurs, il était présent lors du meurtre de son compagnon. Il l’a vu tomber de la falaise, transpercé d’une flèche, chutant jusqu’au ruisseau du fond de la vallée qui allait désormais porter le nom de ruisseau Laramée. Le fameux fort Laramée de la mythologie de l’Ouest américain porte aussi le nom canadien de ce malheureux coureur des bois et des plaines. Mais encore, à cette étape célèbre de la piste de l’Oregon, vous traverserez la rivière Laramée, vous verrez au loin le mont Laramée, et vous prendrez une pause au Laramy Cafe.

Poursuivant nos recherches, on découvre que Pierre Lespérance avait déjà fait de la prison à Santa Fe avec Étienne Provost, Louis Robidoux, François Leclerc et le fameux Toussaint Charbonneau. Je ne mentionne que les principaux lascars, car ils étaient bien plus nombreux dans les geôles espagnoles. Une bien belle bande d’originaux. Tous travaillaient pour Joseph Philibert, le rugueux contrebandier de Saint-Louis dans le Missouri. Après des années de misère et d’aventures, fatigué de la vie périlleuse des hommes des montagnes canadiens-français et métis, Lespérance se replia au Nouveau-Mexique, acheta des terres et, excellent menuisier, se construisit une belle maison où il vécut très vieux. Là-bas, au fil des ans, il connut Jean-Baptiste Chalifoux, dit Juan Batista Chalifou, le petit gars de Limoilou, devenu un des plus grands bandits de la Californie et du Utah, celui-là dont la cachette se trouvait à Cache La Poudre au Colorado. Lespérance aurait aussi rencontré François-Xavier Aubry, le flamboyant ouvreur de pistes et riche convoyeur de l’Ouest américain, assassiné à Santa Fe en 1850 dans le saloon des frères Mercure, deux taverniers de Québec. Voilà donc jusqu’où une première enquête nous mène. Tout un monde canadien francophone se cache là où nul ne le soupçonnerait.

Et pourtant. Combien de temps avons-nous perdu à nous apitoyer sur notre mal-être et notre mal-parler ? Plutôt que de nous reconnaître et de nous raconter légendes, mythes et beaux mensonges, poésie et parlures et «descouvertures», comme aurait dit Champlain, nous nous sommes désâmés, désaimés, nous avons baissé le ton, parfois pavillon. Nous n’avons pas su estimer notre course, prendre la vraie mesure de nos ancêtres. Ils ne savaient peut-être pas écrire, nos ancêtres, mais ils s’exprimaient dans les règles de l’art. Même le comte Bougainville, souvent acide et pointu, précieux et de mauvaise foi coloniale, écrivait en 1760 que les Canadiens parlaient bien et d’abondance. Oui, ils parlaient avec l’éloquence et le souffle des conteurs. En 1839, le célèbre Lord Durham, dans son souci de bien cerner la condition canadienne-française dans l’histoire, aborda franchement la question de la langue. Il voyait comme une condition sine qua non la disparition du français au profit de la langue anglaise, et cela dans l’intérêt des Canadiens français eux-mêmes. Lord Durham appuyait son idée sur ce qui lui apparaissait comme deux évidences : l’Amérique du Nord parle anglais, et l’anglais est une langue supérieure parlée par une « race supérieure ». Dans ces circonstances, ce serait une bien bonne chose, pour le Canadien français « inférieur » d’accéder à la supériorité en oubliant sa langue et sa culture au profit de l’anglais. Lord Durham n’était pas un idiot, loin de là. Londres l’avait dépêché au Canada pour faire rapport sur les vraies origines des troubles de 1837-38 dans le Bas et le Haut-Canada. Il identifia correctement le problème à la source des soulèvements et écrivit un compte-rendu très sévère à Londres où il blâmait et condamnait les abus des autorités coloniales britanniques à Québec dans les années précédant la Révolte des Patriotes. C’était même un humaniste assez éclairé, à la lumière de son temps. Cependant, si Lord Durham fut perspicace en matière politique, il faut dire que sur la question de la langue, il était fort mal informé. En 1839, la langue anglaise ne dominait pas totalement le paysage linguistique de l’Amérique du Nord. À l’ouest du Mississipi, le français et l’espagnol étaient encore les langues d’usage, avec le sioux dans toutes ses variantes, et l’algonquien, dont on sait qu’il fut pendant longtemps la langue des voyages et du commerce, dans la grande histoire de l’Amérique.

Il y a bien des façons de nourrir sa fierté, bien des façons de l’assécher. Nous sommes en 2012 et rien n’est gagné, rien ne le sera jamais une fois pour toutes. Parler français en Amérique relève du sens absolu de l’amour et de la fierté, des émotions que nous ne saurions soumettre aux canons de la raison. Il faut aimer sa langue, l’aimer jusqu’à la démesure. Il faut la parler haut et fort, la chanter, la polir, l’apprendre, la transmettre, l’écrire et la diffuser. Nul ne s’excuse d’être ce qu’il est. Nul ne se cache, nul ne se dévalue. Malgré les efforts politiques pour la réduire, comme on a réduit sans remords et sans relâche les langues amérindiennes si précieuses de ce pays, la langue française a survécu jusqu’à s’épanouir pleinement. Elle a survécu au joual, à l’anglicisme rampant et à la mondialisation. Elle a survécu aux lois adverses, à l’indifférence, au dénigrement. Lorsque nous vivons dans un monde français fort, nous avons tendance à oublier, comme je le disais plus haut, les défis des parties plus exposées de notre famille, là où le français est encore considéré comme une anomalie. Lorsqu’une langue est une anomalie, elle devient vulnérable, sans force de réplique, sujette à tous les abus.

Je vous raconterai volontiers deux anecdotes à saveur universelle. En 1969, j’avais vingt-deux ans et une volonté grosse comme la lune d’automne. J’apprenais la langue des Innus, comme l’ont fait avant moi des générations de coureurs des bois ou de pêcheurs cayens. Dans un hôtel de Sept-Îles, mes amis innus et moi jasions, dans le cadre de mon apprentissage, lorsqu’un groupe à la table d’à côté nous somma de ne plus parler cette langue de sauvages, dont la musique même leur agressait l’oreille. Huit ans plus tard, en 1977, à Burwash Landing au Yukon, je passai une soirée à jaser avec une amie francophone dans un bar. La même scène se reproduisit, à la différence près que le groupe de la table d’à côté n’était pas une assemblée de Canadiens français intolérants à l’égard de la langue des «maudits sauvages», c’était plutôt un groupe de Canadiens anglais enragés, devenus violents juste à entendre le son du français parlé par des «maudits Canadiens français».

Il n’y a rien à retenir du caractère extrême de ces situations. Ce qu’il convient de souligner, toutefois, c’est la nature de la maladie : déclarer une langue inférieure, sans valeur, sans profondeur, sans histoire, sans avenir, déclarer une langue laide et dure à l’oreille, souhaiter son silence, voilà une tare historique. L’auteur de l’abus est méprisable, bien sûr, tandis que le locuteur sous attaque est forcément mis à rude épreuve. S’il se met à douter de sa langue, s’il finit par la dénigrer aussi, de gré, mais plus généralement de force, alors son amour de lui-même est perdu. Car une langue ne saurait longtemps souffrir de désamour. J’entendais récemment un homme de renom s’excuser de parler le français avec une certaine maladresse. Pour explication, il précisa qu’il était Franco-Ontarien, exprimant cette précision sur le ton d’un aveu. On ne parle pas français par défaut, on ne parle pas un restant de français. On parle le français par choix et par reconnaissance de sa propre qualité. On ne parle pas le français à voix basse, on le parle à voix haute. De Rosaireville, Nouveau-Brunswick, à Lafontaine, Ontario, chantée par une Lisa Leblanc ou un Damien Robitaille, elle est belle notre langue avec ses R qui roulent comme des fleuves, elle est fière notre langue qui, dans la bouche de Gaston Miron, «farouche de bord en bord et barouette et fardoche et barouche» ! Elle dit tout, notre langue, totalement et profondément. Elle fait de la philosophie et de la poésie, mais aussi de l’ingénierie, de l’économie, de l’astrophysique, notre langue française canadienne, elle fait du sport autant que de la politique, elle fait notre radio, notre télé, notre théâtre et notre cinéma ; elle fait notre affaire et notre joie.

Du temps de ma génération, il a fallu la défendre par des lois, il a fallu réaliser des efforts formels pour lui permettre de se tenir dans un cadre politique donné. Car, en ces matières, le laissez-aller ne pardonne pas. Le monde n’est pas sûr, quant à sa diversité, et notamment sa diversité culturelle. Laisser aller signifie abandonner, cela conduit rapidement à passer à la langue du plus fort, à adopter son genre et ses manières absolument. N’est-il pas un philosophe français qui, récemment, le suggérait à ses compatriotes : Soyons sérieux, coupons au plus court de l’histoire, parlons anglais ! Le français de France n’est plus la langue de prestige qu’elle fut naguère et il n’y a aucune chance qu’elle reprenne une place prépondérante sur le plan international. Alors, laissons tomber ! Où l’on voit que Lord Durham a une descendance et que rien n’est donné, notamment l’intelligence d’un argument ! Si ma langue maternelle est mal accueillie dans le coeur de l’autre ; si la maltraitance de ma langue maternelle m’est indifférente, alors que dire de plus ? À Montréal comme en Colombie-Britannique, dans le Nord de l’Ontario comme dans l’Ouest de Terre-Neuve, quelle est la cote d’amour du français canadien, quelle est la sensibilité et le respect qu’on lui témoigne, quelle est l’importance accordée au simple fait qu’elle existe, cette belle langue qui appartient au continent ?

Nous sommes en 2012 sur cette planète nommée Terre. Les humains parlent encore plus de cinq mille langues maternelles différentes. Chacune est précieuse comme une espèce unique. Or, sommes-nous aussi sensibles à la diversité culturelle que nous le sommes à la diversité naturelle et biologique du monde ? Depuis un siècle, des milliers de langues humaines sont disparues, et leur monde culturel avec. Quand une langue meurt, tout s’évanouit, la mémoire, la vision du monde, les traces des ancêtres. Nous qui parlons français au Canada, avons-nous aujourd’hui une quelconque empathie pour les langues amérindiennes, ces langues de nos amis historiques que nos ancêtres apprenaient et maîtrisaient, mais qui maintenant meurent littéralement sous nos yeux sans qu’aucun gouvernement, fédéral ou provincial, ne déclenche l’état d’urgence en même temps que des états généraux afin de sauver in extremis ce qui peut être sauvé de notre riche et fondamentale diversité culturelle ? Nous devrions pourtant être sensibles, hypersensibles aux enjeux. En Amérique, la langue française canadienne sera toujours à risque. La mort de l’algonquin pourrait en préfigurer une autre, celle du français sur ce continent. Ce serait alors un vaisseau précieux qui ferait naufrage et qui coulerait dans l’océan indifférent de l’anglophonie nord-américaine. Alors, parlons-en de notre langue, parlons-la, fuyons les creux et les silences, parlons pour nous donner de la voile et du gouvernail !

Nous nous demandons toujours ce qui serait arrivé de notre langue si les anciens Canadiens avaient accepté l’offre des révolutionnaires américains qui nous invitaient à joindre leur rébellion pour former le quatorzième état de la République. Car les États-Unis d’Amérique ont bien failli avoir un état francophone dans leur giron. Cependant, c’est dans le monde britannique que notre sort allait se jouer, pour le meilleur et pour le pire. Personne sur ce front n’oserait déclarer aujourd’hui que les Canadiens anglais ont été tendres envers les francophones, au fil de l’histoire. L’Ontario, le Manitoba et l’Alberta ont tous dans leur garde-robe historique un squelette caché, effaroucheur de francophones. Il n’est rien qu’on ait tenté pour réduire et diminuer la dimension canadienne-française de l’Amérique. Car, justement, l’appréciation de cette magnifique réalité culturelle a toujours eu tendance à faire défaut dans l’esprit des Canadiens anglais traversés de ferveurs royalistes, insensibles à la diversité, mais curieusement multiculturels, pourvu que le multiculturalisme soit anglophone. Aurions-nous survécu, en tant qu’Américains francophones comme nous avons survécu sous la règle britannique ? Bel exercice de fiction, en vérité. Dans tous les cas de figures, dans toutes les situations qui ont existé, qui existent et qui existeront, notre langue n’a pas d’autres appuis que nous-mêmes. Nous sommes les porteurs, les créateurs, les juges ultimes. Car la question demeurera toujours ouverte. Pourquoi parler français en Amérique ? Et puis ce français-là en plus, l’incorrect, le dégénéré, le canadien, celui-là qui fut si souvent condamné en même temps que ses locuteurs, accusés de grossière ignorance et de faibles capacités intellectuelles ? Autant apprendre le vrai français, celui de la France, avec l’accent de Paris ! Le mépris envers les «mangeurs de lard» ne fut pas toujours subtil. Nous avons vécu une guerre des accents, et nous avons parfois porté le nôtre comme une tare. Encore aujourd’hui, cette réalité nous grève, et combien de belles têtes parmi nous souffrent-elles en cachette de leur langue maternelle, supposant encore que le parler d’ici est inférieur à celui d’Europe ?

Nous avons un devoir de réhabilitation eu égard à notre propre identité. Les autres ont en effet malmené notre langue, ils ont aussi malmené notre image. J’imagine que c’est à nous d’y voir, désormais, c’est à nous de redresser l’histoire. J’en veux pour exemple les détournements colossaux de réalités historiques nord-américaines qui frappent des cultures pourtant proches de nous. Les Français de France cèdent plus que nous aux mythologies des États-Unis. D’ailleurs, voilà bien le penchant infernal. Nous, nous sommes Nord-Américains ! Point n’est besoin de nous l’imaginer : la «nord américanité», nous la portons comme un manteau qui nous sied mieux qu’à quiconque. Et pourtant, dans l’ordre des imaginaires, nous nous sommes fait avoir. Aux mensonges mythiques de l’histoire du continent, les Français dansent avec les Américains, fabulateurs réunis pour effacer la marque canadienne-française dans l’espace. Consultez l’historiographie du premier manuel d’histoire américain venu, vous constaterez que tout nom de personne ou de lieu à consonance française sera dit «of french origin». Il est très rare de souligner que ce français-là est d’origine canadienne. Car les Canadiens français n’existent pas dans les histoires américaines, britanniques et françaises. On parle des French Fur Trappers et de la French and Indians War. Nous les comptons sur les doigts de la main les Américains, même éduqués, qui reconnaîtraient une dimension canadienne-française dans leurs mythes fondateurs. Ils sont fiers de leur La Fayette, mais très distraits sur le reste. Les Français de France sont au diapason. Ils n’imagineraient jamais un Canadien français chevaucher sur la piste de Santa Fe, explorer les Monts Aux Arcs (Ozark Montains) ou participer à la fondation de Los Angeles. J’ai pu lire récemment une histoire du Far West écrite par un Français selon les canons de l’imaginaire français, et je puis vous confirmer que l’auteur n’a pas écrit une ligne sur les Canadiens du Utah, du Colorado, du Wyoming. Pas un mot sur le fabuleux Étienne Provost, le découvreur du Grand Lac Salé, qui a laissé son nom à la capitale du Utah. Il aurait été inconvenant pour cet auteur pourtant français d’informer ses lecteurs que la Yellowstone River s’appelait au départ Rivière Roche Jaune pour avoir été fréquentée par les Canadiens français, plusieurs années avant l’expédition de Lewis et de Clark dans l’Ouest.

Vous pourriez faire un test facile à propos de la Nouvelle-Orléans et de Bâton-Rouge. Le monde entier pense à la France exclusivement lorsqu’il est question de la Louisiane. Or, voilà bien le coût des pertes de mémoire. Les bouches du Mississipi furent découvertes par un Canadien français de Longueuil, Pierre Lemoyne d’Iberville. Le fameux bâton rouge a vraiment existé : il s’agissait d’un poteau rituel, peint, qui marquait la limite des territoires entre les Natchez et les Choctaws. Ce sont les marins canadiens du pirate d’Iberville qui nommèrent l’endroit Bâton-Rouge, et c’est son frère qui fonda la petite ville de la Nouvelle-Orléans. Ajoutez à cela l’arrivée dramatique des Acadiens déportés, un monde en soi, une société qui allait marquer le lieu profondément, et vous aurez un portrait juste de l’apport canadien en Louisiane. Cependant, la culture populaire retient bel et bien la France comme actrice principale de cette histoire. Dans l’esprit français d’hier et d’aujourd’hui, le Québec et l’Acadie constituent deux exceptions : nous ne sommes pas vraiment Américains, mais plutôt des cousins de la vieille France, perdus comme les habitants de Saint-Pierre-et-Miquelon dans un recoin d’un continent auquel nous n’appartenons pas vraiment.

Reconnaître notre place en Amérique revient à reconnaître notre poids historique au Canada, à mesurer notre part, notre avenir et notre réalité. La francophonie canadienne est un projet solide. Dans la perception de nous-mêmes, il importe de nous familiariser avec l’importance continentale que l’on retrouve aux sources de nos existences particulières. Le Québec et l’Acadie ne sont pas des curiosités en Amérique. Les Franco-Albertains ne sont pas des étrangers dans ces terres qui furent francophones bien avant la création même de la province de l’Alberta. Le français canadien est une langue nord-américaine, cette langue charrie la force des grandes rivières, la beauté de la pierre, la joie des arbres et le rire des prairies. Sa voix est forte et porte loin, les grands espaces sont aussi numériques, ils sont devenus mondiaux. L’avenir n’est pas à la défensive, il est à l’offensive, à l’expression toujours plus grande de notre âme originale. Nous avons la génétique culturelle des métissés, la force des batailleurs, le rebond des créateurs.

Le Québec montre la voie, l’Acadie aussi. Il y a là les pouvoirs, la tradition politique et des intentions fermes. Mais il y a plus, beaucoup plus. Une donnée objective ne renversera jamais une volonté subjective. Tous les membres de la famille dispersée s’alignent sur un principe : notre histoire commune est précieuse, notre langue encore plus, la perte d’un seul locuteur est une perte à chaque fois tragique. Notre image a besoin d’être redessinée, dans un beau coup d’orgueil. Cependant, il n’est ni raison ni loi. Il n’y a que l’amour de la langue, que la volonté de transmettre un trésor à son enfant. Il n’y a que la fierté, La Fierté comme le nom de famille, la fierté qu’on retrouve partout dans nos toponymes et dans nos films, dans nos romans et nos poèmes, nos chansons et représentations, dans nos arts, notre culture, notre mémoire, notre bâti, notre avenir, notre bonne fortune. Nous n’avons pas à chuchoter notre langue, nous n’avons pas à murmurer notre histoire : une communauté de destins nous relie autant que la communauté de nos attachements passés. Oui, nous sommes originaux, francophones, nord-américains, cette terre nous est familière et précieuse, nous sommes chez nous. Le beau son de notre langue maternelle s’entend fort. Il ne doit s’évanouir en aucun temps, en aucun lieu.

Serge Bouchard
Forum de la francophonie canadienne<
Québec
2012

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