Sociologie des rapports entre colonisateurs et colonisés

Sociologie des rapports entre colonisateurs et colonisés

Albert Memmi

18 .. Le colonisateur a représenté assurément pour le colonisé et le prestige matériel et le prestige spirituel. Prestige qui n’est pas de simple illusion ou de persuasion, mais solidement appuyé sur une prédominance institutionnelle, politique, technique, etc. Dans un premier temps, on s’explique aisément que le colonisé se soit mis tout spontanément à l’école du colonisateur. Il serait faux de parler uniquement de contrainte extérieure. On retrouve ici tout le problème de l’assimilation ; nul doute que l’assimilation n’ait été désirée par le colonisé. Mais l’échec de l’assimilation, pour des raisons qu’il serait trop long d’aborder ici, a conduit inévitablement à la reprise de soi du colonisé, et complémentairement à son refus du colonisateur. Lorsqu’on voit ce processus, on s’étonne alors – soit pour lui en faire grief, soit pour s’en féliciter, ce qui prouve bien qu’une même description peut appeler des jugements de valeur différents – que le colonisé utilise, dans cette reprise de soi et dans ses refus, des concepts et des outils de pensée qu’il continue à emprunter au colonisateur. Mais, en effet, au moment où il refuse le colonisateur, il garde mémoire de ses leçons. ..

19 .. ce mouvement compliqué du colonisé vis-à-vis du colonisateur s’accompagne d’un mouvement complémentaire, et dans une certaine mesure inverse du colonisé envers lui-même, envers ses propres traditions et sa propre culture. Que l’imitation admirative du colonisateur s’accompagne le plus souvent d’un refus de soi qui peut aller fort loin, jusqu’à la honte et la haine de soi. Que le refus du colonisateur s’accompagne d’une reprise de soi, souvent exaspérée et paroxystique.

28 .. Lorsque nous avons étudié le rôle du colonisateur, nous avons cru trouver que la genèse de ce rôle se trouvait d’abord dans un mécanisme économique. Les rapports directs entre colonisateurs et colonisés sont commandés en premier lieu par leur rapport économique ; les rapports entre les colonisés et la métropole sont plus complexes mais passent également par ce rapport économique entre colonisateurs et colonisés. L’importance de cette relation suffit à rendre compte de la non-industrialisation, de la non-technicisation sérieuse de la colonie. La situation coloniale impose la pérennité des structures essentiellement agricoles, etc. Nous avons cru pouvoir en conclure que le sens premier, le plus important de la relation coloniale, était l’économique.

29 Pour résumer la relation entre cet aspect et les autres, nous dirions que cette relation économique fondamentale appelle des outils politiques, dont les formes peuvent être diverses (en passant du législatif au militaire et de formes institutionnelles variées), mais qui toutes assurent sa stabilité et sa continuité. Enfin tant la relation économique que les politiques engendrent (ou suscitent) des relations psychologiques et culturelles.

32 .. Les résultats de la situation coloniale dans ce domaine nous semblent être : une double stéréotypie, une double autoreprésentation, et un double portrait.

33 Pour prendre le cas du colonisé, il en existe :

– 1. Un stéréotype, proposé par le colonisateur ; et qu’il est relativement facile de reconstituer (in littératures, enquêtes : L’indigène). Ce stéréotype est exigé, suscité et imposé par les besoins tant affectifs qu’objectifs du colonisateur ;

– 2. Une autoreprésentation : par réaction, le colonisé propose et se propose une image de lui-même. Plus difficile à cerner, mais, comme nous l’avons dit, les documents commencent à naître ;

– 3. Un portrait du colonisé réel : résultat à la fois du stéréotype et de l’autoreprésentation.

Une définition possible

46 .. la sociologie des rapports entre colonisateurs et colonisés est la sociologie d’un ensemble de relations mouvantes, de peuple à peuple, situées historiquement, dont la finalité est économique, les moyens politiques et les conséquences psychologiques et culturelles.

Référence

Albert Memmi, « « Sociologie des rapports entre colonisateurs et colonisés » suivi de « Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres » », SociologieS [En ligne], Découvertes / Redécouvertes, Albert Memmi, mis en ligne le 02 juin 2009, consulté le 06 septembre 2013. URL : http://sociologies.revues.org/2922

Auteur

Albert Memmi

Professeur honoraire à l’Université de Paris (France), professeur à l’Université de Washington (États-Unis), membre du conseil à l’Université de Princeton (États-Unis), professeur honoraire à l’École des Hautes Études Commerciales (France)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s