Toronto est devenu plus grande que Montréal à cause du séparatisme

Par Michel Patrice

Toronto est devenu plus grande que Montréal à cause du séparatisme

Voir la version originale en anglais sur le blogue de Michel Patrice

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Combien de fois ai-je entendu que, sans le séparatisme, Montréal serait toujours la première puissance économique du Canada?

L’exode et certaines hypothèses (non scientifiques)

Selon l’américain Mark L. Levine, dans les dix années suivant l’élection du PQ 1976, 99 000 anglophones ont quitté Montréal. (La Reconquête de Montréal, p. 120) C’est un grand nombre, et, comme la plupart des commentateurs anglos ne manqueront pas de souligner, ceux qui sont partis étaient souvent les plus jeunes et les mieux éduqués, Montréal a donc été privée des plus brillants.

Supposons que chacun d’eux soit allé à Toronto et nulle part ailleurs au Canada ou aux États-Unis. Supposons également que tous avaient deux enfants dès qu’ils sont arrivés à Toronto. Les chiffres de 99,000 devient alors 297 000 nouveaux habitants pour Toronto.

Et ces nouveaux habitants ont aidé la croissance de l’économie de Toronto amenant ainsi plus de gens non seulement de Montréal, mais de l’étranger. Disons qu’un nouvel emploi a été créée par la présence de chacun de ces nouveaux habitants et que ces emplois ont été remplis exclusivement par d’autres nouveaux venus. Les 297 000 devient donc un gain de 594 000 habitants pour Toronto et ses environs et, ne l’oublions pas, une perte de 594 000 pour Montréal et ses environs (qui ont perdu ceux qui ont quitté, les enfants qu’ils ont eus et les emplois créés).

Au pire, le séparatisme expliquerait une différence d’environ 1,2 millions de personnes entre la population de Toronto et celle de Montréal au milieu des années quatre-vingt.

Le Golden Horseshoe

Pour bien comprendre la réalité, il ne faut pas seulement regarder les populations de Montréal et à Toronto, mais aussi les populations de leurs environs. [2]

En plus de ses banlieues, Toronto est le centre d’une collection de villes satellites. Une telle constellation de villes et villages s’appelle une « agglomération ». L’agglomération de Toronto couvre toute l’extrémité ouest du lac Ontario et se nomme le Golden Horseshoe. Cette petite superficie de territoire a maintenant 8,1 millions d’habitants. Dans cette zone de la taille de l’Île-du-Prince-Édouard vit environ un Canadien sur cinq. Incroyable.

La communauté urbaine de Montréal a maintenant 3 8000 000 habitants, environ 4 millions de moins que Toronto et ses environs. Cet écart est beaucoup plus grand que le 1,2 millions qu’aurait causé le séparatisme. Alors, y avait-il d’autres forces en jeu ?

On pourrait aussi penser que Toronto a augmenté plus vite parce que les immigrants préféraient Toronto à Montréal et, encore, blâmer le séparatisme pour cela. Mais les immigrants ont également préféré Toronto à Moncton, Halifax ou Winnipeg alors que Montréal attire plus d’immigrants que ces dernières.

De plus, non seulement Toronto attire les immigrants d’autres pays, mais aussi de partout dans Canada, et pas seulement de Montréal. Mais le reste du pays n’est pas en proie au séparatisme !

Là aussi on doit douter, y avait-il d’autres forces en jeu ?

Qu’est-il dont arrivé?

Les établissements humains et les économies développées se trouvent toujours le long des lignes de communication : océans, mers ouvertes, rivières, routes, chemins de fer, cols de passage montagneux et ainsi de suite.

La principale ligne de communication du Québec est bien sûr le fleuve Saint-Laurent. Le développement de la vallée du fleuve Saint-Laurent a commencé deux siècles avant celui l’Ontario. À cause des rapides et de la dénivellation importante du fleuve à partir de ce point, les navires devaient s’arrêter à Montréal ce qui en fit le premier centre économique important du Canada.

Après l’ouverture du canal de Lachine (1826), les navires plus petits pouvaient atteindre les Grands-Lacs et le développement de l’Ontario a pu commencer.

Avec la construction de chemins de fer (1867 et plus tard), le développement économique de l’Ouest commence. Avec le développement de l’Ontario et des provinces de l’Ouest, le centre économique de la nation se déplace lentement vers l’ouest.

Avec l’ouverture de la Voie Maritime du Saint-Laurent (1959), les navires océaniques peuvent alors atteindre l’Ontario. De plus, les autoroutes se répandent à travers le pays et l’aviation devient accessible aux masses. Si bien que l’Ontario n’est plus une excroissance de Montréal, mais entité géopolitique et économique autonome. [1]

Ce développement le long des lignes de communication est une des principales forces géopolitiques ayant motivé le développement de Toronto. Cela s’est produit bien avant la montée du séparatisme et aurait eu lieu sans lui.

Mais quand nous regardons seulement le Canada, nous manquons le contexte beaucoup plus large de l’Amérique du Nord.

Le contexte beaucoup plus large de l’Amérique du Nord

Alors que se développaient l’Ontario et les provinces de l’Ouest, une autre énorme force de gravitation économique prenait place près de là.

Du côté américain des Grands Lacs et dans la vallée du Mississipi, des sommes énormes ont été à la construction de canaux, de voies ferrées, de routes, de villes et de villages. Encore une fois, ce développement a eu lieu le long des lignes de communication, ces lignes étaient l’accès à la côte Est vers l’Atlantique, le Mississipi ainsi que les rivières Missouri et Ohio vers le golf du Mexique et le canal Érié vers le lac Érié.

87 millions de personnes vivent aujourd’hui dans les huit états américains bordant les Grands Lacs, c’est dix fois la population de la région du Golden Horseshoe et deux fois et demie la population canadienne totale.

On dit qu’une image vaut mille mots. Voyez donc cette photo satellite de l’Amérique du Nord dans la nuit.

Amérique du nord - nuit

En regardant cette image montre clairement la force économique des prairies fertiles bordant le Missouri et le Mississippi. Toronto bénéficie de la proximité de cette immense économie voisine. De Toronto, en passant entre les lacs Ontario et Érié on a accès à la région de New York et Pennsylvanie; entre les lacs Érié et Huron on a accès au Michigan, l’Illinois, l’Indiana et région de l’Ohio. En passant entre les lacs Michigan et Supérieur on est déjà loin à l’ouest. Toronto est à la passerelle vers ces centres économiques au sud de notre frontière.

Les États américains bordant les Grands Lacs sont un marché régional pour Toronto et la proximité de ces marchés en voie de développement ont alimenté son développement.

Montréal est à la périphérie nord-est de cette immense masse économique nord-américaine.

Au début de la colonisation de l’Amérique du Nord, Montréal était à l’entrée maritime la plus avancée vers l’intérieur des terres. Avec le développement  des infrastructures menant au centre du continent, sur les côtés canadien et américain, le centre de gravité économique s’est déplacé vers l’ouest et Toronto en a bénéficié.

Aujourd’hui, la zone d’influence de Montréal est la vallée du Saint-Laurent; Montréal est le principal centre économique du Québec.  Elle a trouvé sa niche et est devenue de moins en moins anglo-canadienne et plus en plus québécoise.

Les forces géopolitiques qui ont commandé le développement de l’Amérique du Nord ont aussi décidé des sorts de Toronto et de Montréal comme elles ont façonné l’histoire du développement humain de tous les temps et de tous les lieux.

Une dernière pensée

Une citation de Mark L. Levine, de l’Université de Wisconsin-Milwaukee, auteur de La Reconquête de Montréal :

« Le déclin de Montréal a modifié fondamentalement la relation entre anglophones et francophones … Tant que les anglos de Montréal étaient en contrôle de l’économie canadienne, leur position était sûre et inattaquable. Cependant, quand les élites financières anglophones de Montréal sont devenus les simples exécuteurs des décisions provenant de l’extérieur de la province, alors leur situation a changé de façon spectaculaire … Il était inévitable dans ce contexte que [les leaders d’opinion qQuébécois] commencent à questionner le rôle de la communauté anglophone dans la gestion de l’économie provinciale. » (La Reconquête de Montréal, p.43)

Matière à réflexion pour ceux qui regrettent le bon vieux temps où les anglos régnaient sur tout le pays et qui blâment le séparatisme pour la perte de leur paradis. Rome ne s’est dégradé à cause des invasions barbares, mais les barbares ont envahi Rome en raison de la de sa dégradation.

***

Notes:

[1] A propos de la géopolitique, voir Jean René Marcel Sauvé Géopolitique et Avenir du Québec, Éditons Guérin, 1994. C’est bon pour le cerveau.

Note de Canada Libre : Nous avons référencé ici une série de trois vidéos où monsieur René Marcel Sauvé résume son livre

[2] American urbaniste Jane Jacobs, The Question of Separatism : Quebec and the Struggle over Sovereignty :

«Montréal était la métropole cheffe, le centre économique nationale de l’ensemble du Canada et, jusqu’à il y a quelques années seulement, elle était plus grande que Toronto. Au début de ce siècle, la taille de Toronto n’était que deux tiers de celle de Montréal qui était le centre le plus important de la finance, de l’édition, la vente en gros, la vente au détail, de la fabrication, du divertissement … de tout qui fait l’économie d’une ville.

Les premiers mouvements, petites et timides, de la finance de Montréal vers Toronto ont commencé durant les années 1920 lorsque les banques de Montréal, éprises des investissements manufacturiers de premier ordre de l’époque, ont négligés les nouvelles opportunités minières qui apparaissaient en Ontario. Cette négligence a créé une opportunité pour les banques de Toronto. La bourse mise en place à Toronto pour les actions minières a ensuite fusionné avec l’ancienne bourse traditionnelle de Toronto en 1934 et, vers 1940, le volume de titres négociés à Toronto a dépassé le volume négocié à Montréal.

Au cours de la grande vague de croissance de Montréal, de 1941 à 1971, Toronto a progressé à un taux encore plus rapide. Dans la première de ces décennies, alors que Montréal a cru d’environ 20 pour cent, Toronto a connu un taux proche de 25 pour cent. Dans la décennie suivante, la population Montréal a cru d’un peu plus de 35 pour cent alors que celle de Toronto a grandie de 45 pour cent. Et de 1961 à 1971, alors que Montréal a cru de moins de 20 pour cent, Toronto a été a connu une croissance de 30 pour cent. Le résultat fut que Toronto a finalement dépassé Montréal à la fin des années 1970.

Mais même ces chiffres n’indiquent pas pleinement ce qui se passait sur le plan économique. Comme unité économique ou force économique, Toronto a vraiment été plus grande que Montréal pendant de nombreuses années. C’est parce que Toronto est le centre d’une collection de villes satellites, en plus de ses banlieues. Ces satellites contiennent une grande gamme d’activités économiques, d’aciéries aux galeries d’art. Comme beaucoup de grandes métropoles du monde, Toronto était débordante d’entreprises dans sa région voisine, causant de nombreuses villes anciennes et autrefois petits à se développer en raison de l’augmentation des emplois. En plus de cela, de nombreuses usines de branche et d’autres entreprises qui avaient besoin d’un marché métropolitain et d’un réservoir de compétences métropolitaines et d’autres producteurs se sont établies dans la région de Toronto, dans des endroits où les coûts étaient plus faibles et l’espace facilement disponibles.

Les Anglais appellent une constellation de villes et villages avec ce genre d’intégration d’une « agglomération », un terme maintenant largement adoptée. L’agglomération de Toronto, courbant autour de l’extrémité ouest du lac Ontario, a été surnommé le Golden Horseshoe. Hamilton, qui est le fer à cheval, est plus grande que Calgary, une métropole majeure de l’ouest du Canada. Georgetown, au nord de Toronto, est considéré comme seulement une petite ville de l’Ontario du sud, l’un des nombreuses de l’agglomération. Au Nouveau-Brunswick, elle serait un cenre économique majeur.

La croissance économique de Montréal, d’autre part, n’était pas assez forte pour créer une agglomération. Elle a été contenue dans la ville et ses banlieues. C’est pourquoi il est trompeur de comparer la taille des populations des deux villes et de sauter à la conclusion qu’elles étaient égales en termes économiques durant les années 1970. Toronto a supplanté Montréal comme chef centre économique du Canada bien avant cela, probablement avant 1960. Chaque fois qu’une chose est arrivée, la plupart d’entre nous n’a réalisé ce qui c’était passé que beaucoup plus tard.

Parce que Toronto a été cru plus rapidement que Montréal dans les années 1940, 1950 et 1960, et parce que beaucoup de ses institutions et de ses entreprises servent maintenant l’ensemble du pays, Toronto a attiré les gens non seulement de beaucoup d’autres pays, mais de partout au Canada aussi. Les deux premières semaines où j’ ai vécu à Toronto, à la fin des années 1960, il me semblait que presque tout le monde que j’ai rencontré était un migrant de Winnipeg ou du Nouveau-Brunswick. Si Montréal avait été la métropole éminente du Canada et son centre national, beaucoup de ces Canadiens auraient plutôt migré vers là. Dans ce cas, non seulement Montréal serait encore plus grande qu’elle ne l’est aujourd’hui, mais – ceci est important – elle serait restée une métropole du Canada anglais. Au lieu de cela, elle est devenue de plus en plus distinctement québécois.

En somme, alors que deux choses se produisaient à la fois : D’une part, Montréal n’a pas cru assez rapidement et assez considérablement dans les décennies 1941-1971 pour secouer beaucoup de régions rurales du Québec et transformer la culture du Québec. D’autre part, Toronto et de la région du Golden Horseshoe ont augmenté beaucoup plus rapidement. Montréal, en dépit de sa croissance, perdait son rôle de centre économique du Canada anglais et a simultanément pris son caractère de métropole francophones régionales. »

Note de Canada Libre : Nous avons publié ici des details sur Jane Jacobs et son livre.

[3] Encore une fois à propos de ces 99 000 anglos qui ont quitté Montréal. Comme je l’ai soutenu, le développement de Toronto avait plus à voir avec la géopolitique que le séparatisme. Pourrions-nous penser que certains de ces anglos sont partis non pas à cause de séparatisme, mais pour d’autres raisons telles que le transfert de l’emploi ou une nouvelle offre d’emploi? Bien sûr que non! Tout est toujours la faute des séparatistes …

 

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